L'espoir ou la mort

 Les contraditcions sont à être tolérées, et non détruites.

Presque personne ne connait vraiment Justin.

Il a un seul ami qui s’appelle Martin et qu’il avait rencontré après une messe déserte environ trois ans auparavant. Martin aimait la pêche et avait posé beaucoup de questions à Justin à propos de son métier et dès le début ils se sont très bien entendus. Avec le temps, leur amitié ne s’est que solidifiée ; Justin invitait souvent son ami à pêcher (pour vous, c’est peut-être insignifiant, mais pour Justin, c’était énorme, en effet, il ne tolérait personne d’autre que Martin sur son bateau de pêche) les journées que les amis passaient ensemble se rapprochaient de plus en plus et ils terminaient chaque soirée autour d’un soupé avec une discussion sur la philosophie ou la religion.

Pourtant tout ça, c’était à l’époque, car il y a quelques mois Martin est parti. Il a acheté une maison dans un petit village de l’autre côté du lac, à quelques heures de bateau, une maison de grande taille, avec un tas de fenêtres, parfaite pour l’enfant qu’il attendait avec sa femme. Depuis le déménagement les deux amis se sont peu parlé, ils s’envoyaient quelques lettres une fois de temps en temps, c’était tout.

Somme toute, Justin est une sorte d’homme solitaire qui aime sa solitude. Il fait partie des gens qui aiment leur solitude et leur routine. Ses journées sont simples et elles se résument avec l’odeur de l’eau, du sel et du poisson fraîchement pêché.

Aujourd’hui dans sa petite maison illuminée par les dernières lueurs orangées du jour, il place au frigo les poissons qu’il a attrapés, puis se dirige dans sa chambre, s’agenouille au pied du lit et termine la journée avec une prière en face du crucifix fixé en haut de son lit.

À ce moment-là il fait sombre ; la noirceur s’infiltre dans les recoins de la pièce, les ombres des meubles s’étiraient et les rides du visage de Justin grandissent. Être pêcheur, ça veut dire avoir des rides.

Mais un bruit semble déranger la concentration de Justin. Il ouvre les yeux, certain d’avoir entendu quelque chose dans la porte d’entrée. Peut-être qu’il a oublié de barrer la porte. Justin termine tout de même sa prière avant de se lever.

Il sort de sa chambre et entre dans la cuisine où il fait déjà noir, Justin cherche l’interrupteur sur le mur, mais il se cogne et entend une assiette se fracasser au sol. Puis il entend un murmure derrière lui, il sent qu’il y a eu un mouvement. Justin se dépêche, il tâte partout au mur pour trouver mais il marche sur une fourchette, ce qui le fait reculer jusqu’au frigo. Il arrive enfin à allumer la faible lumière de la cuisine qui laisse la moitié de la pièce dans l’ombre.

Il voit un mouvement dans sa vision périphérique, mais celui-ci disparaît dans la noirceur du salon. Un homme est devant lui, impossible de voir son visage, car celui-ci est plongé dans la pénombre. Il pousse Justin au sol et ouvre un gros sac noir.

-          Donne-lui tes poissons.

La voix ne venait pas de l’homme au sac, elle venait de la pénombre du salon. L’homme au le sac ne bouge pas et ne parle pas, il reste comme ça, debout devant lui.

Justin est pris de panique à la vue de l’homme. Il se lève, cours jusqu’à son frigo et se met en petit bonhomme pour lancer ses morues l’une après l’autre dans le sac de l’homme qui garde avec lui une distance de deux mètres.

Les poissons tombent les uns après les autres dans le sac. Le pêcheur continue de les lancer, son stock de poissons est au un cinquième environ, mais il lève la tête et remarque que l’homme n’est plus là. Il y a quelques morues au sol. L’homme a disparu.

Justin entend la même voix sortir de l’ombre du salon.

-          L’homme qui t’a volé est aux mains de Dieu. S’Il le punit, tu retrouveras tes poissons et tu ne le verras plus jamais. Par contre si Dieu ne l’a pas puni, cet homme reviendra tous les deux jours pour te faire du mal ; il te volera tant et aussi longtemps que Dieu ne l’aura pas puni pour ses vols. Ton destin est dans les mains de Dieu, tu seras sauvé s’Il existe et qu’Il veut te sauver. As-tu confiance en lui?

Justin ne sent pas de peur en entendant cela, par contre il se sent en colère d’entendre cette voix débile dans sa maison. Il se lève pour allumer la lumière.

-          Dieu va le punir demain. Toi aussi, tu vas être puni, sors d’ici.

-          On verra dans deux jours.

Justin allume la lumière, il n’y a plus personne dans le salon. La voix a disparu.

Le lendemain matin, Justin garde sa routine; il s’habille, déjeune, et sort. Puis il se dirige au port où il part en bateau. Il ne change rien à routine habituelle, qu’aurait-il pu faire d’autre? Justin est un homme comme ça, il garde ses habitudes.

D’ailleurs, sur son bateau au milieu du lac, Justin a eu beaucoup de temps pour penser aux événements de la veille. Pouvoir penser, c’est l’avantage de son travail, et cette journée-ci ses pensées étaient en colère, déjà contre l’homme qui s’était introduit chez lui, mais aussi surtout contre cette voix… c’était un canular. Le vol le frustre, la possibilité que ce soit un canular le fait grincer des dents. Il ne sait pas qui voudrait rire de lui, mais bon, au moins il eût le temps d’y réfléchir. Une chose était sûre : que Dieu va punir le responsable.

La journée suivante fut aussi routinière. Justin était allé pêcher toute la journée, le soir était tombé quand il retourne chez lui. Il tient dans la main une glacière remplie de la morue qu’il va congeler pour manger durant l’hiver. Justin s’arrange toujours pour avoir sa propre nourriture, il n’aimait pas demander de l’aide aux autres, c’était une humiliation à ses yeux de demander de l’aide – surtout de la nourriture – aux autres. Bref il préférait s’arranger seul et faire ses propres provisions.

Il fait noir chez lui lorsqu’il pousse la porte d’entrée et dépose la glacière sur le perron. Une voix forte lui dit :

-          Cette fois-ci vas lui donner tous tes poissons. Dieu ne l’a pas encore puni.

Justin lève les yeux, l’homme imposant est devant lui, impossible de voir son visage dans la pénombre, mais ce n’est pas lui qui a parlé. La terreur frappe Justin, sa gorge devient sèche, ses mains tremblent. Sans comprendre ce qui le prend Justin prend les poissons de sa glacière et les lance dans le gros sac de l’homme jusqu’à ce que la glacière soit vide.

-          Ceux dans le frigo aussi.

Il court vers le frigo et vide tous ses compartiments, une fois qu’il n’y a plus aucun poisson, Justin se retourne. L’homme n’est plus là. Il allume les lumières de la cuisine et du salon, mais il n’y a personne. La même voix résonne pourtant dans sa tête :

-          Peut-être que Dieu ne t’aime pas finalement, sinon Il t’aurait protégé.

Justin court en panique dans sa chambre, s’agenouille pour prier, au pied de son lit, juste en face du crucifix au mur. Il répète en murmure : « Que se passe-t-il, Seigneur? Quel est le mal qui me poursuit? Aide-moi je ne comprends rien, j’ai besoin de Toi. Que dois-je faire? » Pendant trente, quarante minutes, ses muscles fourmillent et ses chevilles crient de douleur mais qu’importe, il n’y porte pas attention, ne se relève qu’après très longtemps, lorsqu’un Proverbe traverse son esprit : « Ne dis pas : « Je rendrai le mal qu’on m’a fait ! » ; compte sur le Seigneur, il te sauvera. » D’un côté, cela l’apaisa, or d’un autre, la perte douloureuse de son innocence commençait. Quand cette perte sera complète, Justin devra choisir entre deux chemins ; ce sera une décision de grande importance qui déterminera le reste de sa vie. Mais nous avançons trop vite, revenons au présent.

Cette nuit-là Justin eut un rêve très vif dans lequel il était en bateau sur le lac en pleine nuit, au milieu d’une tempête. Plusieurs poissons volants lui sautaient dessus et tentaient de le mordre au vol. Justin se protégeait avec ses mains du mieux qu’il pouvait, mais un poisson l’a touché au coup, celui-ci en le mordant s’est transformé en serpent et a injecté un venin, répétant d’une voix tordue : « As-tu confiance en Dieu ?! »

Ce rêve réveille Justin en sursaut, au moment de son éveil un autre verset s’est ancré dans son esprit : « Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la Foi, l’Espérance et l’Amour. Mais le plus grand des trois, c’est l’Amour. »

Le verset touche une corde sensible à l’intérieur de Justin et, comme lorsqu’un marteau frappe une corde de piano, le verset fait résonner un sentiment d’amour dans son esprit. Il s’agenouille aussitôt pour prier, saisi par une émotion puissante. Ce n’était pas dans ses habitudes, lui qui ne priait jamais le matin, mais il sentait un besoin inexplicable de devenir un croyant plus fidèle. Après cette prière inhabituelle, Justin sort sans avoir déjeuné.

Soudainement il sent le besoin de partager avec les autres l’amour qu’il ressentait, de leur rendre service, d’égayer leur journée ; il voulait partager son amour et faire preuve de plus de foi. Désormais il comptera sur le Seigneur ; Il le sauvera. La foi de Justin grandit – si l’amour était l’enseignement le plus important, alors il aimerait.

De là naquit un besoin urgent de voir des gens, il se dit : impossible d’aller pêcher aujourd’hui, et il décide plutôt d’aller dans la ville, sur rues de pierre grise où des gens marchent dans tous les sens, où des moteurs grondent et ne sont surpassés que par quelques coups de klaxon. Justin n’a pas l’habitude de la ville, normalement tout ce monde et ce bruit l’intimidaient – le chaos était la raison pour laquelle Justin refusait de vivre en ville et s’y rendait le moins souvent possible.

Justin voit défiler les visages gris, déprimés sur le trottoir. En ville, la tristesse règne. Ici les gens sont pressés de faire ce qui les déprime. Quoiqu’ils n’ont pas vraiment le choix, pensa-t-il, touché par le malheur de certains visages. En même temps on a toujours plus de choix qu’on pense.

Justin aurait voulu être capable d’exprimer l’amour qu’il ressent, de dire « je vous aime! », de faire des câlins aux passants… il aurait voulu, mais la peur le grugeait. Il était incapable d’avoir ce genre de discussion avec des inconnus, il avait peur que les gens puissent mal comprendre ses intentions, peur d’être pris pour un con. La peur lui ferme la bouche et cloue ses lèvres l’une par-dessus l’autre

Justin vagabonde sur la place centrale, et éventuellement, il s’assoit sur un banc de parc et il y reste longtemps, très, jusqu’à ce qu’une voix familière sans visage s’adresse à lui dans sa tête pour dire :

-          Ce n’est pas de ta faute si d’autres ont fait preuve de perversité en extériorisant de l’amour. Tu t’es bien habillé et tu es bien intentionné ; ça ne sert à rien d’avoir peur.

Cela surprit Justin.

Pourtant c’était vrai, il s’était bien habillé ; grand pantalon jean fripé, veste vert caquis décoloré… ce sont ses meilleurs vêtements. En face de lui, Justin voit une itinérante sur le banc, il se lève, décide de s’approcher, à deux pas d’elle, il lui sourire, l’itinérante fronce les sourcils, Justin tend les bras pour lui faire un câlin. Ils restent comme ça pendant une trentaine de secondes, c’est un long câlin, puis Justin repart de son côté et l’itinérante lance un « merci ».

Les ailes du courage portent Justin jusqu’à une autre personne, à laquelle il donne un câlin et qui le remercie.

Voilà ce qu’il fit toute la journée : des câlins.

Et lorsqu’il se met en route vers sa maison ce soir-là, il avait déjà aidé plusieurs personnes, illuminé plusieurs visages gris et, comme Saint-Paul l’avait recommandé, il avait partagé l’amour.

Il arrive chez lui satisfait, il voit du courrier dans la boîte aux lettres et le prend dans la main. Il y a une facture à régler, un pamphlet d’église… mais soudain il reconnait une écriture familière. Brusquement il fige, certain que quelqu’un l’observe. Il se retourne vers son jardin, vers la rue, fait un tour complet ; mais il ne voit personne. Il se tourne vers le ciel, demande à haute voix : « Dieu c’est toi? » Les quelques nuages poursuivent leurs chemins sans réponse.

Finalement il ouvre la porte, impatient de lire la lettre de son ami Martin qu’il a reconnue. Il scrute la carte : la calligraphie familière, son nom en gros, l’adresse de son ami, le timbre, puis déchire l’enveloppe et déplie la lettre.

11 Août 2024

Bonjour Justin, voilà déjà un moment que je n’ai pas répondu à ta lettre, je m’en excuse, j’ai été dépassé par les événements des dernières semaines, la grossesse de Rose progresse vite ; elle dort mal a souvent mal au ventre et je dois prendre soin d’elle. Mais somme toute, elle est heureuse parce qu’elle sait que notre enfant s’en vient. Nous avons décidé de l’appeler Jean. Quel joli prénom ! J’ai rempli sa chambre de camions, de bateaux et de personnages miniatures que Rose est exaspérée de voir ; elle dit que j’en ai acheté trop ! L’autre jour j’ai peint les murs de sa chambre en bleu pâle, on dirait le milieu de l’océan. Ça te plairait beaucoup à toi, je le sais, tu adores le bleu de l’eau.

J’ai beaucoup pensé à toi, Justin, et je voudrais que tu sois le parrain de Jean. Tu serais un excellent ; tu as une sagesse que peu parviennent à atteindre et tu influences les autres autour de toi à s’élever avec toi. J’en ai parlé à Rose et l’idée la ravit. J’aimerais aussi que tu viennes pour voir le petit Jean quand il sera né. On pourra rattraper le temps perdu en personne. Tu pourras voir le village et la campagne de tes propres yeux et notre maison dont je t’ai parlé si souvent. Le docteur prévoit deux semaines tout au plus avant que Rose n’accouche. Tu peux m’envoyer une lettre pour me dire quand tu penses venir. Tu sais, tu m’as manqué et j’ai hâte de te voir.

 

À bientôt j’espère,

Martin

Jean, quel beau nom ! Justin se sent fier, être le parrain ça voudra dire qu’il jouera avec l’enfant, le câlinera et puis, quand il sera plus grand, peut-être même qu’il l’amènera faire des tours de bateau. La lettre de son ami le ravissait, en la lisant une deuxième fois, il s’imagine la joie qu’il ressentira lorsqu’il verra son ami, sa grande maison de bois au bord du fleuve, l’enfant, le calme de la campagne…

Quand finalement il dépose la lettre sur sa commode, une chaleur agréable s’était propagée à travers son torse. Il écrit les quelques mots qui lui viennent en tête sur un papier qu’il place dans une enveloppe :

« Cher Justin, je suis heureux d’avoir de si bonnes nouvelles de toi. Quel bon choix vous avez fait d’appeler l’enfant Jean! Je viendrai dans une semaine, comme le docteur prévoit la sortie du petit Jean dans deux semaines. Je te donnerai de mes nouvelles quand nous serons chez toi, face à face. Ça sera fantastique ! Pour le moment, je prierai que l’accouchement se passe bien, je prierai pour Rose et pour Jean, je vous aime et je te remercie d’avoir pensé à moi pour devenir son parrain, j’ai chaud au cœur en pensant à vous. À bientôt Martin. Justin »

Après avoir écrit la lettre, Justin la dépose sur la table de chevet, puis s’agenouille au pied de son lit pour prier. Difficile de se concentrer à cause de la bonne nouvelle ; tout un tourbillon de pensées excitantes lave son l’esprit de joie. Bref Justin dut faire un grand effort pour revenir à lui-même, mais jamais l’idée d’écourter sa prière ne lui vint en tête. À vrai dire, la prière a même duré plus longtemps que d’habitude.

Avec son amour et sa foi, on pourrait imaginer qu’il espère convaincre Dieu de punir le voleur. On pourrait aussi imaginer qu’il essayait de racheter son innocence qu’il avait commencé à perdre l’autre jour.

Le lendemain matin, Justin prend beaucoup de temps de prière. Une fois qu’il termine, il sort par la porte, prêt à retourner sur la place centrale. Dehors les nuages gris, l’air humide et tout ça lui disent à ses sens de pêcheur qu’une tempête approche.

Dans la rue devant le bureau de poste il y a un posteur qui semble avoir de la misère à tirer sur un gros carton pour le charger dans son camion. Justin va l’aider, se place de l’autre côté du carton et le soulève, l’amène à dans la remorque du camion de poste. Le posteur le remercie et l’invite la journée suivante à souper dans un bar, « pour te remercier, c’est moi qui paye » ajoute-t-il de bonne humeur, et Justin accepte, il commence à avoir très faim à cause du frigo vide.

Après avoir posté la lettre à Martin, Justin fait plusieurs câlins aux passants, en fait il prend tellement de plaisir à faire ses câlins qu’il perd le fil du temps et rentre tard le soir.

Il pousse la porte de sa maison, puis ne faisant pas attention à ses gestes il cogne un mur. Justin lève les yeux et est immédiatement saisi par une peur, non pas d’angoisse mais bien de panique.

Ce n’est pas un mur qu’il a frappé, c’est l’homme au visage ombragé. Celui-ci reste immobile, il ne bouge pas plus qu’il ne parle. La même voix parle à Justin à travers son esprit :

-          Depuis le début Dieu n’a rien fait pour le punir – il est de retour. Donne-lui les clés de ton bateau.

Justin fouille dans ses poches avec des mains tremblantes mais ne trouve pas, sa main balaye le fond d’un tiroir, trouve la clé qu’il lance dans le sac noir de l’homme, puis sa vision se floute à cause du stress, il court en direction de sa chambre et la voix prend un ton profond :

-          On verra si après-demain s’il reviendra encore. Tout dépend de Dieu s’Il le punit.

Justin pousse l’interrupteur et bloque la porte de toutes ses forces, il pleure par désespoir, parle d’une voix tremblante :

-          Mon sort dépend de toi mon Dieu. Pour moi daigneras-Tu lever le doigt ? Vas-Tu me faire justice ? Je T’ai fait confiance, Seigneur, j’ai placé ma foi en Toi, Seigneur, mais tu ne fais rien. Alors… qu’est-ce qu’elle vaut ta Justice ?

Il se laisse tomber contre la porte, ses émotions poussent tous les boutons de sa psyché et finissent par créer un beau fouillis dans la tête de Justin qui se brule rapidement à force de pleurer et il s’endort en petit bonhomme, le dos contre la porte de sa chambre.

En se réveillant, Justin a froid. C’est le bruit de la pluie dehors qui l’a réveillée. Le visage gris, Justin s’assoit à la table à manger, il fixe la fenêtre ; tous les objets sont gris, sombres et sans vie, ils ont perdu leur couleur d’hier.

Il se rappelle que la voix avait dit dans deux jours et sa bouche se tord.

Y avait-il vraiment Quelqu’un pour le sauver? Il se le demandait froidement. La Foi, l’Amour et l’Espérance sont-ils suffisants pour satisfaire Dieu? Il se posait cette question froidement. Comment ce Juge Divin était-Il juste s’il ne punissait pas le voleur, le pécheur, le mauvais, pour ses mauvaises actions? Justin se sent trahi ; il a placé toute sa confiance et tout son amour dans un Juge qui a croisé les bras.

Toutes ces questions auxquelles il avait su répondre si facilement auparavant le faisaient sérieusement réfléchir au Dieu Sauveur et Juste qu’il avait imaginé.

Vers trois heures, en se souvenant de l’invitation du posteur, Justin lâche un soupir et va s’habiller.

C’est à une table au fond d’un bar que l’attend le posteur, en pleine discussion avec la serveuse ; une jeune fille aux cheveux blonds. Le posteur, lui, a une épaisse moustache. Son visage est gros et ses yeux sont ornés de petites lunettes rondes. Il a l’air d’un fantôme, sa peau est pâle et la situation (selon Justin) semble surréelle.

Il lève la main en voyant son invité, puis chuchote quelque chose à la serveuse qui se retire en silence.

Justin commande un hamburger avec des frites – son ventre gargouille. Le posteur essaie de faire un peu la conversation, il dit qu’il a acheté un moteur Suzuki pour sa barque, mais voyant bien le visage gris de son interlocuteur, il lui demande plutôt si tout va bien, lui qui a l’air triste.

-          Je me suis perdu, commence Justin avec de gros yeux. Je pensais que Dieu existait mais j’ai des doutes. Je me suis fait voler mes poissons d’abord, ensuite mon bateau et puis le voleur continue de revenir. Dieu n’a encore rien fait pour me protéger. J’étais certain qu’Il m’aiderait, j’ai mis ma foi en Lui – mais le temps a passé, il n’a rien fait et désormais je ne suis plus sûr de rien.

Le posteur, les yeux pétillants, se penche vers Justin pour parler :

-          Et maintenant, crois-tu en Dieu?

-          Quand j’essaie de répondre à cette question, je bloque. J’aurais pu répondre que oui sans réfléchir, mais maintenant je me sens confronté par ta question – elle adresse une incertitude que je n’ai pas résolue. Parce que si Dieu existe, alors il est juste de Le servir, mais il y a aussi la possibilité que personne ne s’attarde ni au mal des méchants ni au bien des bons. Si Dieu n’existe pas, attendre ne servirait à rien – et il vaudrait mieux me débrouiller avec mes propres mains au lieu d’attendre la Sienne qui ne viendra jamais.

La serveuse présente deux assiettes de nourriture sur leur table que Justin dévore dès qu’elle fut posée devant lui. Le posteur le regarde faire :

-          Tu vas faire quoi alors?

Entre deux bouchées de pain Justin dit, Je ne sais pas. Tout était déjà dit et il n’avait rien à ajouter, mais au fond il savait. Justin n’était pas du genre à rester les bras croisés en attendant que l’injustice revienne.

Devant l’injustice, l’innocence perd du goût ; la pomme avait été forcée dans la bouche de Justin et il terminait de la digérer. Impossible de revenir en arrière, désormais il agira avec ses propres mains. Alors, deux chemins se présentaient à lui et il devait choisir dans quelle direction avancer. Ou bien garder sa foi avec la contradiction apparente d’un Dieu qui ne viendra pas le sauver. Ou encore, perdre la foi, bannir la contradiction d’un tel Dieu, arrêter de croire et tout stopper. À la croisée des chemins Justin est sage de réfléchir, de se reposer un peu et même demander conseil, mais impossible d’y rester pour toujours. Il devait emprunter un des chemins.

Lorsque Justin sort du bar, il n’est pas satisfait parce qu’il a encore faim. Le posteur est resté au bar. La tempête se prépare, Justin sent le vent, l’odeur pluie, il entend même des éclairs au loin. Une fois devant chez lui, Justin a la même impression d’être observé. Cette fois-ci il ne regarde même pas autour, disant à voix haute Montre-moi que Tu existes et j’aurai toute la foi du monde.

Il va dans sa chambre et s’endort sans prier.

En rêve il nage dans un grand bassin d’eau sombre qui s’étend à l’infini, comme s’il était dans un abysse. Justin plonge la tête et voit dans les profondeurs de l’abysse un objet doré. Il nage vigoureusement vers cet objet, qui ressemble à un crucifix en or, et il tend le bras pour le prendre mais le crucifix est trop loin, et il se noie avant de l’avoir atteint.

Il ne dort pas longtemps, la peur le tient au ventre. Il sort de son lit avant qu’il ne fasse clair dehors, il ne prie pas, remplit un sac de vêtements de livres et d’argent comptant (il n’a qu’une centaine de dollars). Justin saisit les clés de sa maison et allume toutes les lumières (pour tromper le voleur qui pourrait venir) avant de se diriger au port. Son bateau n’est pas là. Justin regarde l’horizon, les vagues, le vent. L’eau a une couleur grise, un peu comme celle de son rêve.

Justin aperçoit la barque du vieux posteur qu’il avait déjà vu quelques fois au port, S’il savait ce qui se passait, il me le pardonnerait, se dit-il en posant son sac dans la barque. Il allume le moteur Suzuki, la clé est restée sur le contact, puis se dirige vers la maison de Martin.

Après quarante-cinq minutes de navigation, Justin a de la difficulté à naviguer dans le fort courant, il y a aussi les bourrasques, la pluie l’aveugle et il a de la difficulté à regarder à l'horizon. Malgré la tempête il croit apercevoir la rive du village de son ami Martin au loin, très loin. Un sentiment de soulagement l’envahit. Il s’imagine Martin et sa femme, Rose, qui l’attendent devant leur belle maison de campagne en lui souriant, Rose tenant le petit Jean dans ses bras.

Il se fait vite ramener à sa situation présente, car le bateau n’avance presque plus, la pluie l’avait alourdi. Tandis qu’il prend son sceau pour jeter l’eau de pluie par-dessus bord, procédure qu’il a répétée plusieurs fois depuis son départ, il remarque une fuite dans la coque. Le fracas répété du vieux bois contre les vagues a ouvert la coque. D’abord la fissure laisse entrer l’eau seulement peu à peu, à un rythme prédictible, mais avec le temps elle s’agrandit et le bateau s’enfonce doucement dans l’eau.

Le pécheur lève les yeux à l’horizon – il n’atteindra pas l’autre rive. La poupe est entièrement submergée. Il tourne la tête autour, regarde le ciel mais ne voit que des nuages gris ; le bleu du ciel est caché. Justin est debout sur la proue quand ses pieds entrent en contact avec l’eau glaciale, il reste debout, ne réagit pas.

Ce soir, peut-être que l’homme serait retourné chez lui, peut-être aussi que non et que Dieu l’avait finalement puni.

Justin reste debout, en silence, car, après tout, il sait ce qui l’attend – il est un pécheur.

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